De la Librairie royale à la BnF
 
Cette sortie à la BnF a rencontré un tel succès qu’il nous fallut deux cars pour y mener tous les amis des livres de Destination Demain.
C’est un temps très gris qui nous accueillit à notre arrivée. Les quatre tours de la BnF, toutes aussi grises, s’agrippaient aux nuages gris menaçant. Et tout ce gris était balayé par un vent glacial. Il est vrai que l’édifice est réputé pour ses courants d’air qui n’ont rien de littéraires. En effet les quatre tours, « livres ouverts » sur l’immense esplanade, sont disposées, disjointes, aux quatre coins d’un vide d’architecture : aération garantie !
Nous allons d’ailleurs comprendre que ce vide est partie intégrante de cet ensemble. Cette notion spatiale a inspiré son architecte, comme autant de pages blanches à écrire …., sans doute !!
Une volée de marches en bois exotique, un parcours du même bois sur l’esplanade de 60.000 m² surplombant un jardin/forêt devaient nous conduire à la tour « Est » qu’il fallut mériter. En effet au vent glacial s’ajouta une petite pluie fine qui nous permit de tester le côté crêpe de nos parapluies. Ce fut notre premier contact avec le gigantisme de l’ouvrage. Après quelques errements nous finîmes par découvrir l’entrée de la tour. La douce chaleur de l’intérieur fut la bienvenue. Notre arrivée à près de soixante dix, ne passa pas inaperçue, surtout dans les portes tourniquets.
Séparés en trois groupes, nous partîmes à la découverte de ce temple des mémoires d’hier et d’aujourd’hui, véritable tour de Babel de notre deuxième millénaire. Après une longue traversée vers les tours « Ouest », notre guide nous arrêta devant la maquette de la BnF et nous en dressa un rapide historique.
Historique
                          C’est Charles V dit « Le Sage » (1338-1380), un de nos grands rois, qui fonda la Bibliothèque royale et qui l’installa dans la tour de la fauconnerie au Louvre (937 manuscrits déposés). Il repoussa nos amis anglais, chacun chez soi, chacun sa langue et chacun ses livres. Sauf que les premiers 1.200 ouvrages collectés sont devenus anglais, les vicissitudes de la guerre de cent ans et le duc de Bedford en sont la cause (seuls 122 seront récupérés).
      Louis XI, un autre de nos grands rois, continua le développement de la bibliothèque.
      En 1537 François 1er (1494-1547), surtout grand par la taille, imposa de regrouper en un seul lieu tout ce qui s’imprimait dans le beau royaume de France afin de contrôler tout ce qui se noircissait et le noircissait dans les ouvrages qui circulaient.
     Il faut aussi rappeler que c’est lui qui, part l’ordonnance de Villers-Cotterets, instaura le français comme langue officielle en 1639 par désir de « simplification » du « mille-feuilles » en Latin des jugements et ordonnances des tribunaux. C’est d’importance pour les créations littéraires à venir.
      Louis XIV installa la bibliothèque dans le site qui sera le quadrilatère « Richelieu ».
      Louis XVI eut ensuite le souhait de faire une grande bibliothèque nationale, mais il perdit la tête et ses souhaits avec. Cependant, la révolution permit l’apport de nombres d’ouvrages par la saisie des biens des nobles et du clergé.
     Au XIX ème siècle Napoléon III en fit la plus grande bibliothèque d’Europe mais de nationale elle devint impériale.
     Dans les années 1960, le manque de place devint crucial. Pour agrandir, il fallut réfléchir à un autre emplacement.
    C’est François Mitterrand, homme de culture, qui mit le projet à exécution. Une grande friche industrielle de 7 hectares fit l’affaire, et l’architecte Dominique  Perrault fut choisi pour réaliser le projet du président.    
Description
     Cette bibliothèque pharaonique a le statut d’établissement public. Elle est faite d’acier, verre, bois et béton. Seules les moquettes rouges des sols apportent un peu de la chaleur des anciennes bibliothèques. Elle est l’une des plus grandes bibliothèques du monde. Quatre tours de 80 mètres de haut sur 18 niveaux (11 pour les documents et 7 pour l’administration) sont implantées sur un socle monumental qui abrite les salles de lecture et de recherche. Chacune de ces tours a une destination particulière :
            - tour 1 : tour des temps (histoire, et dépôt légal)
            - tour 2 : tour des lois
            - tour 3 : tour des nombres (sciences, …)
            - tour 4 : tour des lettres (arts, …)
     Elles veillent sur toutes les formes d’arts et de savoirs, comme autant de tours de défense d’un château moyenâgeux.
Car la voilà la grande idée de l’architecte : le château fort, réunir le monde médiéval à notre monde moderne, tels les livres qui enjambent les siècles. Pour ce faire, les murs de béton sont habillés d’un effet côtes de maille. Les escalators sont censés symboliser les ponts levis, et l’endroit où nous étions est tel  un donjon en creux (28 mètres de hauteur) dont les planchers auraient disparus. Le tout éclairé seulement sur le haut par des claustras. Cette métaphore architecturale, toute de grandeur et de froideur, a fait dire que l’ouvrage faisait très soviétique, à chacun de faire travailler son imagination. Pour terminer sur la métaphore des châteaux-forts,  le belvédère a été conçu comme un chemin de ronde. Nous y sommes montés pour découvrir une vue panoramique de Paris, toujours en gris très nuageux. Le jardin-forêt de 12.0000 m² quant à lui, évoque un cloitre médiéval où une même quiétude incite à l’étude, d’ailleurs quelques lapins y gambadaient fort studieusement.
François Mitterrand, satisfait, dans un élan poétique félicita Dominique Perrault en lui dédiant cette petite  phrase : « ça c‘est les vagues, et toi tu es la mer ». Et des vagues il y en eut. Le projet fit polémique, mais c’est habituel, il coûta, mais c’est habituel, et il coûte encore (une pléthore de volets en bois a du être installée pour maitriser les variations de température). Les livres quant à eux, sont protégés par leurs stockages dans des magasins aveugles.
Le président, « sentant sa fin prochaine », fit activer les travaux afin d’appréhender au plus vite son projet dans sa réalité. La BnF sera inaugurée en 1995 après trois ans de travaux seulement, mais elle ne sera opérationnelle qu’environ deux ans après.
Enfin, nous avons remarqué et franchi de nombreuses portes coupe-feu. Le sort funeste de la bibliothèque d’Alexandrie est sans doute inscrit à jamais dans les mémoires !!
Fonctionnement
15 millions de livres et 30 millions de documents dont 12.000 incunables, 10.000 manuscrits médiévaux, la bible de Gutenberg, le papyrus « Prisse » (- 2350 avant JC), etc., sont conservés précieusement à la BnF, ce qui fait qu’en ce domaine, elle est la plus importante bibliothèque mondiale. 2.000 personnes y sont employées, et on peut y recevoir 4.000 personnes par jour. Les livres ne peuvent être consultés que sur place. A cet effet de petits cartables en plastique sont disponibles dans les vestiaires pour les intéressés afin d’y mettre leurs objets personnels.
Evidemment vu l’immensité il fallut réfléchir à l’acheminement des livres vers les salles de lecture en haut de jardin et de recherche en rez-de-jardin. Ce fut pour nous l’occasion de découvrir dans les profondeurs de l’ensemble, 7 mètres sous la Seine (*), un curieux va et vient de petites nacelles bleues suspendues sur un rail dans lesquelles on peut disposer 5 livres de format A4. Vitesse de déplacement 3 km/heure, temps de déplacement jusqu’à ¾ heures, ce qui fait qu’il vaut mieux commander son ouvrage la veille.
(*) Qui dit Seine dit potentialité d’inondation. Ont donc été mises en place des plaques de béton de 28 mètres de haut et 60 centimètres d’épaisseur pour contenir éventuellement les flots exubérants du fleuve (en référence crue de 1910 + 65 cm). Pour le moment, seules des canalisations se sont répandues intempestivement (la vitesse d’exécution de la construction en est la cause). Pour remédier à ce genre de dommage, la technique est surprenante : une feuille de buvard entre chaque page, le tout passé au congélateur puis lyophilisé, une vraie recette de cuisine !!!!
Il faut savoir qu’à la BnF du quai François Mauriac, là où nous étions, sont rattachés d’autres entités répartis sur 6 sites :
            . Le quadrilatère Richelieu, c’est le site historique, où sont entreposés des manuscrits, des enluminures, des monnaies anciennes, des documents musicaux (site Louvois), etc. Y sont aussi organisées des expositions.
            . La bibliothèque du musée de l’Opéra de Paris, où sont entreposés des livrets, des programmes, des esquisses de costumes et décors, des affiches, des dessins, etc.
            . La bibliothèque de l’Arsenal où sont entreposés des périodiques, estampes, cartes, manuscrits, partitions, archives de la Bastille, etc.
            . Bussy-St-Georges et Sablé-sur-Sarthe sont les centres techniques, restauration, recherche et conservation des documents, etc.
            . Maison Jean Villard à Avignon où sont entreposés des périodiques, des revues de presse, des programmes, des photos des spectacles, etc.
Il faut savoir que cette liste est loin d’être exhaustive tant il y a et qu’il y aura à conserver.
Actualité
Modernité oblige, on peut consulter par intranet les documents souhaités. Des écrans sont disponibles dans les salles de lecture. Un système informatique « Gallica » a été  créé pour se dégager de l’hégémonie Google. Ce système de numérisation a été mis au point  pour archiver tous les trésors du passé, du présent et ceux à venir, dans l’optique d’une diffusion optimale du savoir sans le moindre coût. C’est ainsi que le monde entier peut accéder au catalogue des documents déjà numérisés, à vos souris !! Ce système Gallica entre dans la politique de la BnF et de ses missions axées sur : collecter, conserver et diffuser (expositions, conférences, …., sont organisées pour ce faire). Actuellement ses nouvelles acquisitions sont essentiellement des documents en langue anglaise. En effet la plupart des publications sont maintenant rédigées dans cette langue (*). L’Angleterre possède d’ailleurs une bibliothèque égale à celle de la France (à y déduire les 1.200 manuscrits, parait-il perdus, subtilisés par le duc de Bedford).
(*) A noter que l’anglais et le français sont intimement liés. Le romantique « conter fleurette », est devenu l’inélégant « flirter », à eux les publications en anglais, et à nous les petites anglaises
Au-delà des livres
Paradoxalement, les livres (XIX ème siècle) nous ont tourné le dos. Seules leurs reliures étaient visibles par delà les vitres des salles d’étude. En effet, le visiteur ne peut entrer dans ces salles. Ce sont des lieux de silence. Silence que Dominique  Perrault a exalté jusque dans le cloitre arboré. Les bruits de la ville n’y pénètrent pas.
A défaut des livres nous avons pu admirer deux curiosités exposés en haut de jardin
. 1ère curiosité : les deux globes de Coronelli ou, quand un courtisan veut flatter. En effet ces deux globes ont été commandés en 1683 par le cardinal d’Estrées pour les offrir à Louis XIV afin de retrouver ses faveurs. Ces deux globes pèsent chacun 2,3 tonnes et ont 12 mètres de circonférence. Les structures sont en bois de chêne et de poirier et tendues de toiles et de plâtre. Une petite fenêtre permet d’en inspecter l’intérieur. Ils étaient supportés par des colonnettes en bronze doré, dont une est exposée ici, avec un masque éléphant de la même matière, réalisé par Mansart en 1703. Ces globes étaient destinés pour le château de Versailles, mais le roi qui s’en est trouvé embarrassé, les a fait installer à Marly puis à la bibliothèque royale.
Le premier globe représente la terre tel que comprise au XVII ème siècle, en fonction des connaissances de l’époque. Il en est une symbolique des « richesses réelles et des richesses rêvées ». Les cinq continents connus (L’Asie, l’Afrique, l’Amérique, l’Europe et l’Australie qui selon disparaissait au gré des cartographes), ont des contours approximatifs. La Californie est une île et un lac mirobolant en Guyane, est censé être l’eldorado (*), espérance encore bien ancrée dans l’imaginaire du XVII ème siècle.
(*) Dommage que tel n‘est pas le cas !!, le problème budgétaire français serait réglé !!
Toute une illustration, œuvre de véritables artistes, est peinte de bleu, de crème et de marron. Elle nous raconte les continents au travers de leurs ressources réelles ou à venir, or noir (esclaves), canne à sucre, …., et des coutumes de leurs habitants (le cannibalisme pour l’Amérique). Les continents baignent dans la mer des cafres (terme péjoratif donné par les arabes aux peuples d’Afrique qu’ils considéraient comme kafir : infidèles). On peut y voir également en outre des méridiens, la courbe elliptique du soleil, l’effigie du roi soleil lui-même qui représente évidemment le soleil.
Le deuxième globe reproduit le ciel tel que vu la nuit de la naissance de Louis XIV. Cette reproduction céleste est d’un camaïeu de bleus « divins », ses constellations zodiacales sont à l’image d’un bestiaire fantastique. Elle est la reprise de l’univers tel que compris par Ptolémée célèbre astronome et mathématicien grec (80 à 168) qui considérait que la terre était le centre de l’univers. Il est à noter que les constellations sont inscrites en français alors qu’elles l’étaient auparavant en latin, grec et arabe.
. 2ème curiosité : c’est une sculpture « toi et moi » de Louise Bourgeois qui pèse 2 tonnes. Elle est en aluminium semblable à un immense coquillage, tout en miroitements, dans lesquels on peut se refléter en tant que soi (d’où ce moi et ce toi peut-être). Louise Bourgeois a beaucoup sculpté le relationnel dans une approche qui parait psychanalytique (araignée géante au musée Guggenheim à Bilbao). Sa sculpture qui ne devait être qu’une exposition temporaire va, vu ses dimensions, probablement restée en place.
Conclusion
« Scintiller dans l’éclat », telle est la devise en lumière de Michel Foucault qui, inscrite haut sur une des tours, appelle au mécénat. Quelle belle parole, pour ainsi assurer la sauvegarde des savoirs de cet héritage universel passé et à venir.
Panorama de Paris depuis le dernier étage visitable de la Bnf

                                   Merci à Pierrette pour cette passionnante journée.

                                                                                                                                                         Thérèse